Raymond Massaro, rappelons nous de ce grand monsieur

Raymond Massaro, Un Grand Monsieur nous a quittés

C’est un grand monsieur de la botterie qui nous a quittés. Raymond Massaro a tiré sa révérence deux semaines après avoir fêté ses 90 ans, le 5 avril dernier, trop tard pour que nous lui rendions hommage dans notre numéro de printemps, alors sous presse.

Avec lui c’est le dernier des grands bottiers pour dames parisiens qui, en disparaissant, braque nos projecteurs sur les derniers représentants de cette confrérie d’artisans à l’ancienne, et nous incite à apprécier à leur juste valeur les créations des Atienza, Corthay, Gomez et autres Delos.

Si nous avons maintes fois eu l’occasion de bénéficier de sa longue expérience, il fut d’abord et avant tout bottier pour dame bien avant de réaliser des chaussures masculines. Deux ans avant de partir il nous avait légué Secrets de bottier, dans lequel il livrait pour la première fois des anecdotes croustillantes sur les célébrités qu’il avait chaussées. Un ouvrage inoubliable pour tous les calcéophiles, qui révélait notamment que Gina Lollobrigida était une mauvaise payeuse et que le roi Hassan II du Maroc (dont il était le chausseur officiel) lui a un jour emprunté le chausse-pied qui ne quittait jamais les poches de sa blouse blanche, pour aller le déposer chez Chaumet à deux cents mètres de là, où il commanda au joaillier de le lui reproduire en or massif, en vermeil et en argent massif, pour offrir à son entourage.

Fils et petit-fils de bottiers, il était né en 1929 d’un père italien et d’une mère bretonne, et aurait aimé devenir professeur d’histoire. Le destin en décida autrement lorsque, alors qu’il poursuivait des études d’ingénieur à l’école Diderot, il se retrouva à limer des morceaux de métal en classe de travaux pratiques. Le garçon, qui avait plus le goût des efforts de l’esprit que du travail manuel, goûta peu l’expérience et s’en plaignit à son père, qui le changea immédiatement d’établissement pour l’inscrire à l’école de la chaussure. Il est vrai que Lazare Massaro était un homme en vue, qui ne manquait pas d’entregent : bottier à la suite de son père Sébastien, arrivé d’Italie en 1894, il s’était fait un nom dans le Paris des Années folles et chaussait notamment Marlène Dietrich et Coco Chanel. La scène se passe en 1944. Trois ans plus tard le jeune Raymond décroche son CAP de bottier et intègre l’atelier paternel où il décharge son père de tout ce qui est administratif et comptable, laissant celui-ci se consacrer exclusivement à la création et la fabrication. La première cliente dont son père lui confie le suivi n’est autre que Gabrielle Chanel, qui vient en voisine et dont le jeune bottier s’occupe à domicile, c’est-à-dire dans la chambre mansardée qu’elle loue à l’année au Ritz. Toute sa vie, Raymond Massaro dira que « Mademoiselle » fut la rencontre professionnelle de sa vie (sic). Il est vrai que Raymond a à peine 28 ans lorsque Coco, quelques semaines avant son défilé de 1957, demande à la maison d’imaginer (et fabriquer) un « soulier qui allonge la jambe et raccourcit le pied » (sic). Et c’est Raymond qui conçoit la fameuse sandale bicolore, dont la bride à boucle traditionnelle est remplacée par un élastique.
70 ans plus tard le modèle fait toujours partie des best-sellers de la maison. Mais à l’époque il fait sensation et vaut à la maison Massaro une notoriété nouvelle auprès d’une clientèle beaucoup plus jeune que celle de ses vieilles dames fortunées habituelle : « Avec nos créations Chanel, on voyait débarquer dans notre atelier des essaims de jeunes femmes », nous confiera Raymond un demi-siècle plus tard. Pour la petite histoire, c’est dans les locaux en entresol de la rue de la Paix que la toute jeune Romy Schneider croisa pour la première fois sa compatriote Marlène Dietrich. Avec Raymond, la modernité qui entre chez Massaro vient parfaitement compléter la réputation déjà enviable bâtie par son père, à qui Christian Dior avait quatre ans plus tôt proposé de devenir le chausseur officiel de sa maison. En déclinant cette proposition enviable (au titre de l’indépendance qu’il tenait absolument à conserver), Lazare Massaro permit à Roger Vivier d’accoler son nom à celui de Dior de 1953 à 1963. Et pour la petite histoire ce refus n’entacha pas les relations futures entre les deux maisons, puisque Raymond collabora ultérieurement avec Marc Bohan, Gianfranco Ferré et John Galliano lorsque ceux-ci étaient en charge du style Dior. Après que Raymond eut succédé à son père à la tête de l’entreprise familiale, c’est un autre couturier star, en charge du style d’une autre maison culte, qui fait appel à ses talents. En 1983, Karl Lagerfeld devient directeur artistique de Chanel et entame avec Massaro une collaboration étroite et durable, puisqu’elle durera jusqu’au départ à la retraite du maître bottier, en 2008. Lorsqu’il fait le choix de se retirer, Raymond Massaro a plus que perpétué la réputation d’excellence forgée par son père, collaboré étroitement avec les maisons les plus prestigieuses, signé des créations pour les couturiers et stylistes les plus tendance, comme Thierry Mugler et Azzedine Alaïa, et développé la clientèle dorée sur tranche des personnalités les plus en vue, stars du cinéma et têtes couronnées confondues. Aucune de ses deux filles ne souhaitant prendre le relais, il engage d’abord Philippe Atienza, maître bottier de John Lobb depuis une vingtaine d’années, pour le remplacer à la tête de l’atelier, et cède finalement ce dernier en 2002 à la maison Chanel, qui s’attache depuis lors à perpétuer l’image et les savoir-faire de la maison.

D’une modestie jamais démentie, il fut honoré des titres de Chevalier de la Légion d’honneur (en 1999) et de Commandeur de l’Ordre national du Mérite (2014), et accueillit cette dernière récompense en confiant « Je prends cette décoration pour mon père, il n’a jamais rien reçu et n’aurait rien accepté. C’était un grand monsieur, plus grand que moi ».

Plus près de nous, Laurence Massaro a édité les mémoires de son père, intitulés Secrets de Bottier. Préfacé par Inès de la Fressange, l’ouvrage retrace les 60 années de carrière de Raymond et les calcéophiles s’y régaleront d’anecdotes encore jamais citées concernant de nombreux noms du métier.

Raymond a à peine 28 ans lorsque Coco Chanel, quelques semaines avant son défilé de 1957, demande à la maison d’imaginer un « soulier qui allonge la jambe et  raccourcit le pied » (sic). C’est lui qui conçoit la fameuse sandale bicolore, dont la bride à boucle traditionnelle est remplacée par un élastique.

Tribute to Raymond Massaro

It was a great gentleman from the bootmaking who passed away. Raymond Massaro left us two weeks after celebrating his 90th birthday on April 5, too late for us to pay tribute to him in our spring issue, then in press.

With him, it is the last of the great Parisian ladies’ bootmakers who, by disappearing, shines the spotlight on the last representatives of this brotherhood of old-fashioned craftsmen, and encourages us to appreciate the creations of the Atienza, Corthay, Gomez and other Delos to their true value.

If we have had many times the opportunity to benefit from his long experience, he was first and foremost a lady’s bootmaker long before making men’s shoes. Two years before he left, he wrote “Secrets de bottier”, in which he delivered for the first time crisp anecdotes about the celebrities he had worn. An unforgettable book for all calceophiles, which revealed in particular that Gina Lollobrigida was a bad payer and that King Hassan II of Morocco (of which he was the official bootmaker) once borrowed from him the shoehorn which never left the pockets of his white coat, to drop it off at Chaumet two hundred meters away, where he ordered the jeweller to reproduce it in solid gold, vermeil and solid silver, to give it to his entourage.

Son and grandson of bootmakers, he was born in 1929 from an Italian father and a Britain mother, and would have liked to become a history teacher. Fate decided otherwise when, while studying engineering at Diderot School, he found himself filing pieces of metal in the practical work class. The boy, who had a taste for mental effort rather than manual work, had little taste of the experience and complained to his father, who immediately moved him to another school and enrolled him in shoe school. It is true that Lazare Massaro was a prominent man, who did not lack interpersonal skills: bootmaker following his father Sebastian, who arrived from Italy in 1894, he had made a name for himself in the Paris of the Roaring Twenties and wore shoes such as Marlène Dietrich and Coco Chanel. The scene takes place in 1944. Three years later, Raymond obtained his CAP as a bootmaker and joined his father’s workshop, where he relieved him of all administrative and accounting duties, leaving him to devote himself exclusively to creation and manufacturing. The first client whose father entrusted him with the follow-up was none other than Gabrielle Chanel, who came next door and whose young bootmaker took care of her at home, in the attic room she rented year-round at the Ritz. All his life, Raymond Massaro would say that “Mademoiselle” was the professional encounter of his life (sic). It is true that Raymond was barely 28 years old when Coco, a few weeks before her 1957 fashion show, asked the house to imagine (and make) a “shoe that extends the leg and shortens the foot” (sic). And it was Raymond who designed the famous two-tone sandal, whose traditional buckle strap was replaced by an elastic band. 70 years later, the model is still one of the best sellers in the famous house. But at the time, the model caused a sensation and earned Massaro a new reputation among a much younger clientele than its usual wealthy old ladies: “With our Chanel creations, we saw swarms of young women coming to our workshop,” Raymond would confide to us half a century later. For the record, it was in the mezzanine of the rue de la Paix that the very young Romy Schneider first met her compatriot Marlène Dietrich. With Raymond, the modernity that Massaro brings to the company perfectly complements the already enviable reputation built by his father, to whom Christian Dior had proposed four years earlier to become the official bootmaker of his company. By declining this enviable proposal (as part of the independence he absolutely wanted to preserve), Lazare Massaro allowed Roger Vivier to add his name to that of Dior from 1953 to 1963. And for the record, this refusal did not affect future relations between the two companies, since Raymond later collaborated with Marc Bohan, Gianfranco Ferré and John Galliano when they were artistic directors of Dior. After Raymond had succeeded his father at the head of the family business, another star designer, in charge of the style of another cult house, called on his talents.

In 1983, Karl Lagerfeld became Chanel’s artistic director and began a close and lasting collaboration with Massaro, which lasted until the bootmaker retired in 2008. When he decided to retire, Raymond Massaro more than perpetuated the reputation for excellence forged by his father, collaborated closely with the most prestigious firms, signed creations for the most fashionable designers and stylists, such as Thierry Mugler and Azzedine Alaïa, and developed a golden clientele of the most prominent personalities, movie stars and crowned heads alike. None of his two daughters wishing to take over, he first hired Philippe Atienza, John Lobb’s bootmaker for about twenty years, to replace him at the head of the workshop, and finally sold the latter in 2002 to the Chanel company, which has since then endeavoured to maintain the company’s image and know-how.

With unfailing modesty, he was honoured with the titles of Knight of the Legion of Honour (in 1999) and Commander of the National Order of Merit (2014), and welcomed this last award by confiding “I take this decoration for my father, he has never received anything and would never have accepted anything. He was a great man, taller than me”.

Closer to home, Laurence Massaro edited her father’s memoirs, entitled “Secrets de Bottier”. Prefaced by Inès de la Fressange, the book retraces Raymond’s 60 years of career and calceophiles will delight themselves with anecdotes never mentioned before concerning many names in the profession.

Raymond was barely 28 years old when Coco Chanel, a few weeks before her 1957 fashion show, asked the house to imagine a “shoe that extends the leg and shortens the foot” (sic). He designed the famous two-tone sandal, whose traditional buckle strap was replaced by an elastic band.

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